Le Grand Maghreb, un projet en suspens ? Les Algériens établis au Maroc et en Tunisie vivent mal

mardi 11 janvier 2011
par  karim
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La construction du Grand Maghreb n’est pas pour demain. Et le romantisme politique qui a présidé à sa naissance a cédé depuis longtemps la place aux intérêts des uns et des autres.

Si la langue de bois n’a pas encore son musée, il faut croire qu’elle a ses goulags.
Le sommet de Tanger qui avait réuni en 1948 Mohammed V, Bourguiba et Ferhat Abbès, autour de l’idée d’un grand ensemble régional, soulevant dès lors tellement d’espoir, n’est plus aujourd’hui qu’une relique vidée de son corpus.

A l’épreuve des indépendances, le rêve tant caressé de fraternité et de solidarité entre les peuples n’a pas résisté au terrain. Mais avant de parler des peuples, il n’est pas inutile de rappeler quelques faits d’histoire. En 1962, alors que l’Algérie commençait à peine à panser ses plaies et à mettre de l’ordre dans un pays ruiné, exsangue, la monarchie alaouite réclame subitement la restitution à son territoire, des villes de Tindouf et de Tinjab et déclare la guerre. C’était une parenthèse bien douloureuse, mais qui sera vite refermée. Il faudra un trésor de patience et beaucoup de diplomatie pour arriver à procéder enfin au bornage définitif de nos frontières avec nos voisins. Mais qu’on ne se fasse pas trop d’illusions, non plus. Nos amis tunisiens ont, eux aussi, réclamé, par la bouche de Bourguiba, une partie du gâteau algérien. C’est le général De Gaulle lui-même qui en a fait mention dans ses Mémoires. Le terrain étant miné, il fallait pour notre pays marcher sur des œufs. Pour prévenir d’éventuelles frictions et instaurer un climat de confiance entre les trois Etats du Maghreb, l’Algérie signera de nombreux traités d’amitié et de coopération avec Tunis et Rabat, dont le plus connu reste celui d’Ifrane.

En plus, dans un certain nombre de conventions, d’établissements qui devaient assurer en théorie la sauvegarde et la protection des intérêts des différentes communautés établies à travers le Maghreb. Mais là encore, ils ne serviront que de parchemins à chaque fois que la tension monte. Et quand elle grimpe de quelques crans, avec l’un de nos voisins c’est d’abord notre communauté qui essuie les plâtres. Pour mémoire, le Maroc, au lendemain de l’attentat de Marrakech qu’il croyait avoir été commis par des terroristes algériens, chassait aussitôt tous nos touristes du royaume, parfois en pleine nuit, de leur hôtel. Par représailles pour ce qu’ il croyait être son bon droit. Le roi fermera ses frontières et imposera un visa d’entrée à tous les Algériens soupçonnés désormais de terrorisme. Cette précipitation lui sera fatale, puisque l’hémorragie de nos touristes privera la ville d’Oujda d’importantes ressources en devises, qui faisaient vivre jusque-là un Marocain sur trois. Devant ce désastre économique qu’il n’avait pas prévu, pas plus qu’il n’avait pensé accuser injustement notre pays, l’enquête du Makhzen, démontrera que l’attentat avait été perpétré par des Espagnols. La monarchie se ravisera, rouvrira ses frontières et supprimera les visas pour les Algériens.

En Tunisie, ce serait faire preuve d’angélisme que de croire que l’intégration de nos ressortissants dans ce pays allait faire d’eux des citoyens à part entière, du moins avec un minimum de droits. Sur le papier peut-être. Mais en réalité, ils ont toujours été traités comme des étrangers dans les faits.

Pour en revenir au Maroc, le vin était tiré... Alors qu’un cadre institutionnel de concertation expurgée de toutes les scories et capable de dépasser les intérêts chauvins aurait pu éviter, au mieux de séparer des familles, particulièrement celles établies à la frontière, au pire le naufrage économique du Maroc oriental où vivent par ailleurs des milliers de nos compatriotes.

Une communauté marginalisée

Un Algérien établi en Tunisie, même depuis plusieurs générations n’a le droit ni d’acheter ni de vendre des terres !!!

Indépendamment des problèmes politiques que vivent les pays d’Afrique du Nord et qui sont souvent interdépendants, comment, dans la réalité de tous les jours, est traitée notre communauté établie dans chacun des pays du Maghreb ? Le moins que l’on puisse dire est qu’en dehors des slogans creux et de l’idée dépassée que nous partageons avec la Tunisie et le Maroc un même destin, cette communauté est perçue dans son ensemble comme une oumma d’immigrés de seconde zone, et de ce fait résolument marginalisée.

La visite, à Rabat puis à Tunis, du secrétaire d’Etat chargé de notre communauté nationale à l’étranger, Halim Benatallah, a permis de prendre la mesure des difficultés quotidiennes que rencontrent nos compatriotes sur le terrain. Et ces difficultés sont nombreuses, multiples, variées, complexes et de tous ordres.

D’ailleurs, ce qui va suivre va étonner plus d’un lecteur et certains, j’en suis sûr, vont bondir de leur chaise avec le sentiment d’une hogra que rien ne justifie et qui ne fait pas honneur à une législation foncièrement discriminante. Ainsi, un Algérien établi en Tunisie, même depuis plusieurs générations, n’a le droit ni d’acheter ni de vendre des terres. Mais qu’est-ce qui motive cette décision pour le moins ubuesque à l’égard de notre communauté ? Cela n’a jamais été expliqué clairement ou même étayé par des arguments au moins régaliens.

Pis, nos compatriotes éprouvent toutes les difficultés du monde à trouver un emploi, le réservoir d’embauche étant apparemment destiné aux seuls nationaux. Même des cadres pourtant formés dans leurs universités sont en butte aux mêmes tracasseries, sauf s’ils épousent des Tunisiennes ou qu’ils optent carrément pour la nationalité de leur pays d’exil. Quant à la carte de séjour, autant dire que personne ne l’a jamais obtenue. Ce qui est délivré est tout bonnement, dans le meilleur des cas, un simple récépissé temporaire.

La situation de nos émigrés au Maroc ne vaut guère mieux. Selon des chiffres officiels avancés par le secrétaire d’Etat lui-même, 20 000 hectares de terre appartenant à des Algériens qui seraient au nombre de 272 ont été confisquées par le Makhzen. Et les propriétaires n’ont jamais été indemnisés, alors que des Européens, dans la même situation, ont, pour la plupart, non seulement été indemnisés, mais ont, en plus, bénéficié du droit, interdit à nos compatriotes, de vendre ou d’acheter des villas, des logements, des bungalows et tout ce qui a trait à l’immobilier. Au Maroc comme en Tunisie, un emploi pour un Algérien, c’est difficile à trouver. La plupart vivent de petits métiers, d’expédients et toujours sans perspective d’avenir...

Il est clair que ce contentieux qui empoisonne les relations avec nos voisins ne peut être réglé par le seul cadre de commissions mixtes. Il est purement politique et doit être traité de façon politique.

Pourquoi pas comme en Europe ?

Facteurs communs n Arabité, bérbérité, religion, tradition, histoire, culture... Tout semble fait pour que les Maghrébins s’unissent tout comme les Européens. Et pourtant !

L’union fait nécessairement la force. C’est connu ! S’il est vrai que seuls les grands ensembles géographiques et politiques sont capables aujourd’hui de s’imposer et de peser de tout leur poids dans la décision, la construction d’un grand Maghreb s’avère donc une priorité historique face aux défis d’un monde impitoyable. Si jusque-là, le cheminement tatillon, voire chaotique de cette idée n’a débouché que sur des commissions mixtes sans réelle portée sur les peuples ou très peu, il devient impérieux pour la Tunisie, l’Algérie et le Maroc de dépasser leurs contingences et de penser sérieusement à promouvoir ce Maghreb « El-Aqsa » que tous pourtant appellent de leurs vœux.

Sous d’autres cieux et d’autres climats, un rêve identique a été réalisé et même peaufiné. Cinquante années ont été, néanmoins, nécessaires pour mettre pareil projet sur pied et lui donner corps. Seulement, cela en valait la peine. Pour lancer les premiers chantiers de l’Union européenne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les pères initiateurs de cette magnifique idée commencèrent d’abord par aider à la reconstruction de l’Allemagne, pour faire taire les ressentiments de revanche et, enfin, à rapprocher les peuples autour de valeurs communes. Après l’union de l’acier, le serpent monétaire : le marché commun sur le plan économique, qui tournait autour des trois pays les plus performants de la région, le nouveau club passera à 8 membres, puis à 16, puis à 30. Ils sont aujourd’hui 27. Ce partenariat de puissances diverses occupe un même espace : Schengen, utilise la même monnaie : l’euro, et parle d’une seule et même voix jusqu’à faire de l’ombre aux Etats-Unis.

Slovaques, portugais, descendants des Vikings et des Huns, catholiques, protestants, musulmans de Croatie et de Bosnie, anciens communistes du rideau de fer, anciens fascistes d’Italie... Alors que tout les sépare, l’UE a eu le génie de fondre tous ces peuples dans un même moule, dans un seul creuset, en garantissant les mêmes droits à chaque citoyen et en respectant les spécificités de chaque nation. Il n’y a presque plus de frontière à l’intérieur de l’Europe, presque plus de taxes douanières et rien ne se décide par un membre sans l’accord de tous, quitte à rogner sur sa souveraineté. La récente reconduction aux frontières des Roms par Paris a valu à la France les foudres de Bruxelles et même celles de ses alliés les plus proches. Au-delà de leur disparité et de leur origine, les peuples de cet ensemble ont une prise indirecte sur les pouvoirs de décision. Et nous, serions-nous devenus à ce point velléitaires pour éviter soigneusement de commencer par le commencement ? La tâche n’est pas complexe dans la mesure où tout rapproche les peuples du Maghreb : leur arabité, leur bérbérité, leur religion, leur tradition, leur histoire et par-dessus tout le même socle culturel.

Avec des instruments juridiques et institutionnels parfaitement adaptés à la situation et harmonisés à travers cet ensemble, aucune communauté établie dans l’un ou l’autre pays ne sera spoliée de ses droits les plus élémentaires, de ses biens, ou privée du marché de l’emploi.
Ce qui est sûr c’est que tant que des forces occultes jetteront le trouble dans nos rangs en jouant sur nos divisions, tant que des ambitions étriquées serviront d’alibi et de paravent à ce dessein, le grand Maghreb ne sera pas pour demain.

Les attentes de nos émigrés

A lire les récits précédents, l’on est curieux de connaître les droits, en fin de compte, dont bénéficient les communautés marocaines et tunisiennes dans notre pays ? Pour peu que l’on établisse un parallèle avec les mesures vexatoires qui frappent nos compatriotes dans ces pays, encore une fois c’est par la bouche de M. Benatallah qu’on obtient une réponse chiffrée. Nous apprenons alors que 400 entreprises tunisiennes travaillent et font du profit en Algérie en toute légalité sans être importunées, bloquées, freinées... L’essentiel étant qu’elles s’acquittent de leurs impôts et qu’elles soient à jour au regard du fisc, sans compter qu’elles apportent une plus-value à notre industrie. Bref, la politique du gagnant-gagnant n’a jamais fait de tort à personne. Encore mieux, les citoyens tunisiens et les sujets marocains établis sur notre territoire bénéficient d’une carte de séjour délivrée en bonne et due forme et valable 10 ans.

Mais avant d’imaginer une quelconque solution politique qui puisse régler le contentieux des milliers d’Algériens expatriés dans les pays du Maghreb, il serait peut-être judicieux de déblayer le terrain chez nous. A notre niveau, quelques initiatives de la part du pouvoir ne seraient pas un luxe. Comme il est hors de question pour les autorités tunisiennes et marocaines d’accorder la moindre bourse à nos étudiants, le ministère de l’Education nationale pourrait faire un geste dans ce sens. Un quota spécifique serait alors dégagé en direction de ces jeunes souvent sans ressources.

Comme il faudrait prévoir à moyen terme des quotas de logements pour nos compatriotes qui voudraient s’installer au pays. Le problème, semble-t-il, a été longuement soulevé par les expatriés auprès du ministre à l’issue de sa dernière tournée dans la région. Mais en attendant que des mesures au sommet, le plus haut, des trois Etats soient prises pour uniformiser les droits des citoyens hors de leurs frontières et que l’on puisse surtout concilier la mosaïque d’intérêts, nos représentations consulaires devront faire preuve d’esprit d’initiative et de combativité dans la défense de nos compatriotes. Encore faut-il qu’on leur en donne les moyens. Mais là, c’est déjà une autre histoire ! Un autre débat !

Davantage de justice sociale

Il faut rendre cette justice au système français. Même si le pouvoir actuel est foncièrement xénophobe, les Algériens établis légalement dans ce pays et bénéficiant d’une carte de séjour ont le droit de vendre et d’acheter des terres, des propriétés... Ils peuvent louer ou sous-louer leurs biens immobiliers. Ils ont même une couverture sociale et peuvent, quand cela leur est possible, car les temps sont durs dans l’Hexagone, obtenir un emploi et, dans certains cas, des bourses d’études pour leurs enfants.

En Allemagne, en Belgique comme en Angleterre, les mêmes prestations grosso modo leur sont fournies. Le Maghreb des peuples serait-il une illusion ?

Imaad Zoheir


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