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Pourquoi l’Algérie est-elle en droit d’exiger des excuses de l’Etat français ?

mercredi 8 mai 2013, par karim

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Pourquoi l’Algérie est-elle en droit

d’exiger des excuses de l’Etat français ?

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L’histoire de l’Algérie sous l’occupation française a été écrite sans les Algériens, et souvent contre eux. Des hommes politiques et des intellectuels, du Tiers-Monde en particulier, développant le complexe du colonisé, se réfèrent couramment à cette histoire falsifiée ou déformée.

Ce faisant, ils perpétuent des contre-vérités, et se font complices d’une certaine approche coloniale du passé de leurs peuples. Ils oublient que l’histoire élaborée par le vainqueur est toujours à sens unique, et que le vaincu, privé de liberté, « n’est plus qu’un corps pour souffrir, et point de langue pour se plaindre ». Et Dieu seul sait combien les grandes douleurs sont muettes. Aussi, le combat du peuple algérien pour la reconquête de son indépendance a-t-il été en même temps, un combat pour la préservation de son identité et la réécriture de son histoire. Cette lutte n’est pas encore terminée. Elle tient toujours une place de choix, en premier lieu, dans les débats qui envahissent de façon cyclique, ici et là, l’espace public sur le passé colonial de la France, car celle-ci partage avec notre pays un pan entier d’existence commune différemment apprécié. D’où l’intérêt. Quatre raisons, au moins, justifient dans cette tranche de l’histoire, le droit du peuple algérien d’exiger des excuses de l’ancienne puissance coloniale, pour les 132 années subies de domination et d’asservissement :

I-[* L’Algérie a été radiée de la vie internationale pendant 132 ans*]

L’Algérie a-t-elle existé, en tant qu’Etat indépendant, avant 1830 ? A cette question, nombre d’historiens de la colonisation répondent par la négative. Certains d’entre eux font partie d’une pléiade d’auteurs et de spécialistes qui, pour justifier la conquête militaire de notre pays, ont fouillé son histoire pour la faire remonter à l’époque romaine, en faisant l’impasse sur notre passé musulman qualifié de « siècles obscurs »(1). Conquis village par village en raison d’une résistance surhumaine, puis annexé, notre pays n’aura même pas droit au statut de colonie au sens de la Charte de l’ONU pour bénéficier, dans sa lutte de Libération nationale, des dispositions de cette Charte. « Département français », il sera inclus dans le système de sécurité collective de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord).

Ce déni d’histoire contredit ce que fut l’Algérie dans les relations internationales. Certes, depuis l’arrivée en 1518 des Ottomans, sollicités par les Algérois pour les aider à repousser les agressions espagnoles, le champ d’application des capitulations franco-ottomanes englobait la Régence d’Alger. Celle-ci était dirigée par un Pacha nommé à Constantinople par le Sultan. Cette situation de suzeraineté prendra fin en 1711. A partir de cette date, « il fut décidé qu’il n’y aurait plus, à El-Djazaïr, de représentant du Sultan. »(2) La Régence, bien que dirigée par des hommes d’origine turque, deviendra alors, de droit et de fait, indépendante. « C’était, écrit Henri de Grammont, une nation qui soumettait à l’humiliation d’un tribut annuel, les 3/4 de l’Europe, et jusqu’aux USA. »

Tous les traités de paix et de commerce conclus avec les principales puissances de l’époque n’étaient pas soumis, pour leur exécution, à la ratification préalable de la Porte Sublime. Dès la moitié du XVIIIe siècle, les traités signés, avec la France, le sont entre les représentants du Roi, et du Diwan agissant au nom du Dey et de la Milice, puis carrément à partir de 1800, entre les représentants de la Régence d’Alger et la République française. A ce titre, écrit Louis de Baudicour, intendant civil en Algérie, « la République française fut reconnue solennellement par le Divan ; les traités furent renouvelés. Peu de temps après, le Dey prêtait cinq millions au Directoire qui avait besoin d’argent. »(3) On lit dans le préambule du traité de paix et de commerce du 28 décembre 1801 : « Le Gouvernement français et la Régence d’Alger reconnaissent qu’une guerre n’est pas naturelle entre les deux Etats…. ». L’article premier précise : « Les relations politiques et commerciales de la République française sont rétablies entre les deux Etats telles qu’elles existaient avant la rupture ».(4) L’article 9 qualifie la Régence de « Royaume ».

L’article 19 énonce : « Son excellence le Dey, nomme Salah Khodja pour se rendre à Paris en qualité d’ambassadeur ». En 1816, l’Angleterre « reconnût l’indépendance de la Régence pour que celle-ci n’objectât plus sa soumission à la Porte pour la question de l’esclavage ».(5) Cette réalité a conduit le ministre français de la Guerre, Clermont Tonnerre, à conclure dans un rapport daté du 14 Octobre 1827 : « En résumé, le Dey n’est aujourd’hui, à l’égard du Sultan, qu’une sorte d’un grand vassal tellement indépendant que nos traités avec la Porte stipulent, en notre faveur, le droit de lui faire la guerre, sans que la Porte puisse, en aucune manière, se regarder comme provoquée, et comme obligée de le secourir ».(6)

Des historiens contemporains ont abouti au même constat : « L’Algérie était un Etat indépendant en 1830. La suzeraineté ottomane, purement théorique, ne correspondait plus à la réalité ».(7) Mieux encore, « l’Algérie était un Etat bien délimité, souverain, ayant une vie nationale et internationale reconnue depuis longtemps par de nombreux pays ».(8) La conquête militaire de 1830 a donc été une agression armée, suivie d’occupation militaire, contre un Etat indépendant et reconnu. Son annexion, par une décision interne et unilatérale à la France, constitue une violation de sa souveraineté. Sous cet angle, parler, dans un discours officiel comme l’a fait le président Jacques Chirac à Alger le 2 mars 2003, de la « naissance d’un Etat » à l’indépendance, perpétue une contre-vérité historique dénoncée, cinquante ans plus tôt, par la Proclamation du Premier Novembre dont les auteurs se sont assignés comme but principal la restauration de l’Etat algérien souverain. Il eut été donc plus juste pour l’hôte de l’Algérie de parler de renaissance de l’Etat algérien à la vie internationale, à l’instar de la Pologne qui, morcelée entre ses voisins en 1795, a été rétablie dans sa souveraineté en 1918.

[*II- L’Algérie a été conquise par la force et administrée par la violence*]

Ce qui est valable pour la France coloniale, l’est aussi pour les autres puissances coloniales européennes dont aucune d’elles « ne demeurait une année, maîtresse des possessions acquises, si elle les dégarnissait de troupes ».(9) L’Algérie « a été trop durement conquise, et comme l’Inde par les Anglais, avec plus de barbarie que de civilisation », écrit Victor Hugo dans le chapitre des Misérables. Des officiers de haut rang se firent gloire de raconter leurs « faits d’armes » dans des correspondances publiées et complétées plus tard, au XXe siècle, par des témoignages : les enfumades des années 1830/40 (meurtre collectif par asphyxie jusqu’à un millier de personnes de tous âges, enfermées dans des grottes), la ruine et la misère matérielle des populations refoulées, les fours à chaux pour les fusillés de mai 1945, si bien qu’« au cours du dernier conflit, en 1954, des pratiques couramment employées lors de la conquête, furent de nouveau mises en œuvre et perfectionnées ».(10)

Des intellectuels et des hommes politiques d’obédiences différentes, justifient sans états d’âme ces procédés criminels annonciateurs des futures chambres à gaz nazies. Alexis de Tocqueville, admirateur de la démocratie américaine, et partisan de la conquête, les qualifiera tout simplement de « nécessités fâcheuses ». De retour d’un voyage en Algérie, en 1841, il écrit : « Nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes (……). C’est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre ». Notre narrateur venait d’y rencontrer le général Bugeaud dont la méthode d’extermination consistait à « détruire les populations, sinon par la force, du moins par la famine et autres misères ». Cette barbarie n’a pas cessé même avec la « pacification ». L’occupation de l’oasis de la Zâatcha en 1853 en témoigne : « Ici, décrit Baudicour, un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre la muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre, et qu’une bouche honnête ne peut raconter ».(11)

Moins d’un siècle plus tard, un témoin des manifestations populaires du 8 Mai 1945, relate à propos des fours à chaux d’Héliopolis (Guelma) : « Chaque matin et chaque soir, on empilait dans ce four à chaux, les corps des fusillés. Pendant dix jours, on brûla sans discontinuer. L’odeur à la ronde était insupportable ».(12)

L’historien français Gilles Manceron cite, dans Marianne et ses colonies, des exemples en 1957, d’enfermement et d’asphyxie de prisonniers dans des caves à vin. Il y a une décennie, l’armée française a fini par reconnaître, par la voix de ses généraux admis à la retraite, qu’elle a pratiqué de façon systématique la torture contre des dizaines de milliers d’Algériens durant notre guerre de libération. Peut-on dresser un bilan de cette conquête militaire qui a duré plus de cinquante ans ? Il est difficile d’avancer des chiffres définitifs dans une société qui était encore sans registre de l’état civil. Cette difficulté s’applique, en premier lieu, au recensement de la population en 1830 : entre le chiffre de « dix millions d’âmes » laissé par Hamdan Khodja, professeur de droit musulman de son état, et seul témoin algérien à avoir vécu et écrit sur le début de l’invasion(13), le chiffre de 4 à 8 millions cité par le général Bugeaud, et les statistiques de 2 162 163 habitants au 31 décembre 1854, publiées 24 ans plus tard par les Bureaux arabes, la différence est énorme !

On retrouvera ce handicap dans l’évaluation des victimes de la grande famine des années 1866-1868 : « Un tiers de morts parmi la population », selon M.C. Sahli(14) ; « Au moins 20%, et principalement de jeunes garçons, selon Rey-Goldzeigueur »(15), tandis qu’André Nouschi indique que « la seule province de Constantine a vu disparaître le cinquième de son potentiel humain ».(16)

A quel chiffre faut-il rapporter ces pourcentages pour être sûr de la vérité ? Pour les 45 premières années de la conquête, les pertes humaines algériennes n’ont jamais été comptabilisées, contrairement aux pertes de l’armée coloniale qui étaient recensées. Celles-ci s’établissent, « pour la période 1830-1875, à 117 630 soldats morts au combat, par suite de blessures ou de maladies, contre 825 000 morts algériens, évaluation faite à partir de la synthèse des données recueillies ».(17) Pour toute la période coloniale, les estimations les plus basses des historiens algériens avancent environ deux millions de morts, contre près de 700 000 victimes, pour les estimations les plus élevées des historiens français. Quant aux pertes humaines de la guerre de Libération nationale (1954-1962), si elles s’élèvent, dans le discours national officiel, à un million et demi de martyrs et victimes civiles, la moyenne la plus élevée des sources coloniales les situe à près de 400 000 morts et disparus. Elles ajoutent souvent à leurs propres pertes (29 300 soldats tués), « des dizaines de milliers de harkis exécutés ou disparus en 1962 ». Ces derniers chiffres augmentant d’année en année au gré des polémiques. L’exagération est ici perceptible : réduire le nombre des victimes algériennes du fait de la colonisation, et surestimer celui des pieds-noirs et des harkis en vue, probablement, d’un marchandage odieux : taisons-nous tous sur le passé.
III- L’Algérie a subi un « génocide » multiforme

Quelle que soit l’appellation utilisée, les crimes coloniaux perpétrés contre le peuple algérien, en 132 ans d’occupation militaire, dépassent le cadre d’« actes de guerre ». Ce sont des actes génocidaires qui, dans le domaine identitaire, constituent un génocide tel que défini par la convention de l’ONU du 9 décembre 1948 : « l’un quelconque des actes commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » comme « le meurtre de membres du groupe, l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle…. ». Ces massacres collectifs, reconnus et glorifiés par leurs exécutants, s’insèrent dans la rubrique des crimes contre l’humanité qui sont imprescriptibles. Ils sont perpétrés au moyen des armes, mais aussi par un arsenal de lois répressives.

a) Par les armes :

Des témoignages laissés par des acteurs qui ont participé militairement ou assisté à la conquête, il ressort qu’aucune catégorie sociale n’échappe à l’entreprise d’extermination, les femmes en premier lieu : « Le seul moyen de faire céder (les rebelles), déclare le général Bugeaud gouverneur d’Alger, est de s’attaquer à leurs intérêts, leurs femmes au premier plan » ; celles-ci, explique le colonel de Montagnac, « sont, quand elles sont faites prisonnières, gardées pour quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l’enchère comme bêtes de somme ».(18) Les enfants ne sont pas épargnés : « Dans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir les soldats, jeter par-dessus les fenêtres des enfants que d’autres soldats recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes ».

(19) Enfin, exterminer tout ce qui bouge : « L’herbe, surenchérit le colonel de Montagnac, ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied » ; exemple d’une tribu exterminée près d’Alger : « Tout ce qui vivait fut voué à la mort. On ne fit aucune distinction d’âge, ni de sexe ». Ce qui fit dire à Hamdan Khodja, en réaction à ce massacre de la tribu d’El-Ouffia à El-Harrach : « Peu de personnes voudront croire que ce fait a eu lieu au XIXe siècle, époque de la liberté et de la civilisation en Europe ».(20) Tocqueville, examinant les conséquences de la conquête, quinze ans plus tard, le confirme : « C’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître ».(21)

Ces boucheries accompagnaient l’implantation progressive d’un peuplement de toutes pièces (onze nationalités européennes). Anatole France reconnaît que « La France a, pendant soixante- dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l’Algérie ».(22) Celle-ci fut une terre de déversement de l’excédent démographique métropolitain constitué au début de « vagabonds de bas étage, poussés d’étapes en étapes comme des troupes de bohémiens, par des préfets ou par des maires ». (23) L’écoulement de ce surplus humain fut imposé par la répression, les expropriations, les séquestres, la spoliation des terres. « Partout où il y aura de bonnes eaux et des terres fertiles, disait le général Bugeaud, c’est là qu’il faut placer les colons sans s’informer à qui appartiennent les terres. Il faut les distribuer en toute propriété ».

(25) C’était dans la logique du sort réservé ailleurs, aux Peaux-rouges d’Amérique, aux Maoris de Nouvelle-Zélande, et aux Aborigènes d’Australie. On a même imaginé de déporter la population algérienne aux Iles Marquises dans le Pacifique et de la remplacer par des Chinois et des Africains importés en masse.

b) Par des lois répressives :

Par un ensemble de lois, ordonnances, décrets et arrêtés, les Algériens ont été maintenus, jusqu’en 1958, dans un état d’inégalité juridique et d’infériorité politique par rapport à la minorité européenne. Ils étaient des sujets. Le paysan algérien, fortement majoritaire dans la population, a été progressivement dépouillé de sa terre, si bien qu’en un siècle de conquête « l’ensemble des terres cultivées appartenant aux Algériens n’était plus que de 7,56 millions d’hectares, contre quatorze millions en 1830 ».26)

Cette dépossession foncière s’est accomplie parallèlement au démantèlement de l’ordre tribal, socle de la résistance séculaire de la société algérienne. C’est l’objectif du sénatus consulte de 1863, complété par la loi Warnier qui a « francisé les terres », selon l’expression de l’époque. Ces deux textes ont été la « machine de guerre la plus efficace contre l’ancien état social ». Outre qu’ils liquidaient la propriété communautaire au profit de la propriété individuelle, principalement en faveur des colons et des grandes sociétés capitalistes, ils parachevaient des mesures antérieures relatives à la confiscation des biens habous, l’organisation du séquestre et l’accaparement des terres sans titres de propriété (alors que le droit de propriété a toujours été oral)…. Ils mettaient l’indigène devant le dilemme de choisir entre la naturalisation, pour accéder à la citoyenneté française, et les préceptes de l’Islam. Par ces contraintes physiques, des ruses légales, et la violence armée, des tribus entières disparurent ou se dispersèrent pour éviter l’extermination.

Aujourd’hui encore, on trouve dans plusieurs régions du pays, des citoyens portant le même nom mais qui ne se connaissent pas entre eux ; des recherches poussées ont démontré qu’ils appartiennent à des familles dont les terres ont été confisquées, ou qui ont fui l’extermination à la suite d’un soulèvement contre l’ordre colonial. L’ordre de dispersion leur a été donné par leurs chefs pour les préserver de la disparition totale. Sur le plan juridique, le Code de l’indigénat, promulgué en 1881, a aggravé l’inégalité : les sujets musulmans étaient soumis à toutes sortes d’interdictions passibles d’emprisonnement ou de déportation, et à des peines particulières individuelles et collectives, dérogatoires à tous les principes contenus dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, tels que « l’interdiction de circuler sans laissez-passer » maintenue jusqu’en 1914, des « propos malveillants tenus contre la France et le Gouvernement », ou « l’outrage par regard » qu’on retrouve dans l’exemple suivant : « En 1945, un instituteur algérien, président de l’organisation gaulliste ‘‘Combat’’ dans sa localité, fut condamné à deux ans de prison pour ‘‘outrage par regard’’ envers le sous-préfet de Médéa ».(27)

Ce mépris, on le retrouve dans la participation musulmane aux organes élus : les Délégations financières (Assemblée nationale), créées en 1898 pour voter le budget, étaient composées de 48 délégués représentant, à cette date, 630 000 européens, et de 21 délégués indigènes pour 3,6 millions de personnes ; les conseillers municipaux musulmans, au nombre réduit, étaient longtemps interdits de participer à l’élection du maire. Cette inégalité en matière de droits civiques est maintenue dans le statut organique de 1947 : L’Assemblée algérienne, en tant qu’institution législative à compétence limitée, est composée de 120 représentants (60 dits de statut civil, et 60 dits de statut coranique), élus à égalité par deux collèges, l’un représentant les neuf cent mille citoyens européens, et l’autre près de neuf millions de musulmans (dont les femmes, contrairement aux Européennes, sont privées du droit de vote).

Une voix européenne valait donc neuf voix algériennes. Par ces procédés, les Algériens, terme qui n’apparaît jamais avec une majuscule dans les textes officiels, n’étaient ni Français ni citoyens à part entière. Ferhat Abbas, dans son livre la Nuit coloniale, résumait ce qu’était cette situation sous le Code de l’indigénat, maintenu dans les faits, malgré sa suppression officielle en 1944 : « Quand un Algérien se disait arabe, les juristes français lui répondaient : ‘‘non, tu es français’’ ; quand il réclamait les droits des Français, les mêmes juristes lui répondaient : ‘‘non tu es arabe’’ ». Oui, un arabe humilié, comme le reconnaît Maurice Violette, l’ancien gouverneur général : « L’indigène veut être un homme comme un autre. Il veut respecter l’Européen, mais il veut que l’Européen le respecte. Tout est dans ce grave problème moral ».(28) Pour légitimer ce déni de citoyenneté et justifier le bien-fondé de la « mission civilisatrice de la race supérieure », des historiens, des sociologues et des anthropologues, partisans de la colonisation, se sont relayés, tantôt pour mettre en exergue « l’antagonisme » arabo-berbère, tantôt pour développer l’hypothèse du Berbère « immuablement primitif ».

Ils déduisirent de leurs recherches « que tout se passe comme si l’Afrique du Nord était frappée d’une inaptitude congénitale à l’indépendance ».(29) L’objectif est clair : dans le premier cas, couper le Maghreb du Machrek pour priver la résistance nationale de tout soutien extérieur ; dans le second cas, faire de notre pays, en particulier, le réceptacle prédestiné de puissances étrangères.

[*IV) L’Algérie a été victime d’une opération de dépersonnalisation
*]
La conquête militaire de l’Algérie, bien qu’elle s’insère dans cette vaste course européenne à la domination du monde, s’est accompagnée pour notre pays de deux objectifs : religieux et culturel.

a) L’objectif spirituel : La désislamisation

En annonçant l’expédition contre l’Algérie, le roi Charles X parle de « réparation qui satisfera l’honneur de la France et tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au profit de la Chrétienté ».(30) Il est rare de trouver un livre paru au XIXe siècle qui n’ait pas salué, ou mis l’accent sur cette volonté « d’aller replanter la croix avec le drapeau français sur la Côte d’Afrique » : « Prendre Alger, c’était frapper la religion de Mahomet à son endroit le plus vital »(31) « ... Dans vingt ans, Alger n’aura plus d’autre Dieu que le Christ », prophétise de son côté Louis Veuillot. Le cardinal Charles Lavigerie est convaincu, en quittant l’évêché de Nancy en 1863 pour celui d’Alger, qu’il « apporte son concours à la grande civilisation chrétienne ». Sur place, il s’appliquera à évangéliser pour cesser de « parquer le peuple dans le Coran ».(32)

Peu avant l’indépendance, Georges Bidault répète : « La croix écrasera le croissant ».(33) C’est dans cet esprit que sont transférés au domaine public, dans les six premiers mois qui ont suivi l’occupation d’Alger, tous les biens habous détenus par les derniers dévolutaires (la Mecque, Médine, les mosquées, les zaouias..).

D’où ce commentaire d’Emile Larcher, professeur à la Faculté de Droit d’Alger : « On peut trouver bizarre et même ironique que ce soient les roumis qui recueillent les libéralités adressées dans un but pieux, aux villes saintes ou aux établissements religieux ».(34) Des mosquées sont transformées, pour certaines, en casernes et hôpitaux de campagne. Ces mesures seront complétées, au fil du temps à la fois, par la suppression de l’inaliénabilité des habous qui était l’essence même de l’institution, et par la nationalisation du culte musulman au point d’affecter à sa gestion un catholique : « A Alger, par exemple, déplore Maurice Violette, le préfet n’a-t-il pas installé à la présidence de la Cultuelle musulmane un fonctionnaire catholique ? »(35) Cela signifie que la loi de 1905, qui sépare le culte de l’Etat, n’est pas appliquée en Algérie où « le personnel cultuel est choisi, nommé, payé et contrôlé par l’administration ».

b) L’objectif culturel : L’aliénation

Ce qui frappe dans 132 ans de conquête militaire, c’est que celle-ci commence et s’achève par deux actes identiques, isolés, dirions-nous, pour leur enlever toute éventuelle imputabilité à la France des Lumières. Il s’agit de la destruction du livre, comme s’il y avait derrière cette attitude une volonté de plonger le pays dans les ténèbres de l’ignorance. Dès la prise d’Alger, la bibliothèque de la ville est démolie. Hamdan Khodja raconte : « Le général Clauzel a ordonné la démolition (à Alger) d’un bazar, nommé El-Kaïsserie, dans lequel on vendait des livres qui sont les instruments de la civilisation, et qui servent de lumière à l’homme intellectuel. C’était dans ce bazar où se trouvaient les copistes, car en Afrique, il n’existe pas d’imprimerie ».(36) Le dernier acte était la mise à feu, en juin 1962, de la bibliothèque de l’Université d’Alger par les ultras de l’OAS : près d’un demi-million de livres et de manuscrits rares, souvent inédits, sont partis en fumée. Dans l’intervalle de cette longue nuit coloniale, les destructions entraînées par la conquête emportaient avec elles les bibliothèques du savoir des villes de Béjaïa, Tlemcen, Constantine, Mazouna, des zaouïas…

Ce qui restait, ou constitué par l’apport de ces nouveaux « civilisateurs », des tonnes d’archives et de fonds documentaires, a été transféré, peu avant la reconquête de l’indépendance, à Aix-en Provence. Un rapt de mémoire qui explique les difficultés de nos chercheurs aujourd’hui à combler les trous de cette période. Cet intérêt pour le livre prouve que notre pays avait une vie culturelle et une élite intellectuelle, même s’il accusait un retard par rapport au niveau de développement industriel, et aux acquis de la Renaissance de ses voisins du Nord. En effet, des auteurs, certes très rares, reconnaissent que « la Régence, qui comptait plus de deux mille écoles, possédait plusieurs universités à Alger, Constantine, Tlemcen et Mazouna ».(37) Tocqueville observe en 1847, dans son rapport au Parlement : « Nous avons réduit les établissements charitables, laissé tomber les écoles, dispersé les séminaires. Autour de nous, les lumières se sont éteintes ».

La mise à mort de la culture nationale, à travers son principal support et son âme religieuse, se manifestera aussi par le taux dérisoire de la scolarisation des enfants algériens (15% en 132 ans), aggravé par l’effacement de toute trace de l’enseignement national qui sera privé des moyens de financement fournis par les biens habous et les associations pieuses avant leur confiscation. Elle se manifestera aussi par l’encouragement du charlatanisme, le rabaissement officiel de la langue arabe, après l’avoir combattue durant un siècle, au rang de langue étrangère, suivi enfin, de la fermeture des écoles libres créées par l’Association des Oulémas. Il s’agit là d’une entreprise qui remplit toutes les conditions d’un génocide identitaire. L’objectif étant la francisation : « Notre but final, écrit Augustin Bernard, professeur de géographie et de colonisation de l’Afrique du Nord, c’est la fondation d’une France d’outre-mer où revivront notre langue et notre civilisation par la collaboration, de plus en plus étroite, des indigènes avec la France, en un mot, par leur francisation ».(38)

Œuvre assimilatrice qui a échoué en raison de l’attachement des Algériens à leur religion et à leur personnalité : en 68 ans, entre 1866 et 1934, seulement 2500 indigènes (surtout des militaires, des fonctionnaires ou des musulmans convertis au catholicisme) ont accepté de renoncer à leur statut personnel, pour devenir « citoyens » français.(39) Ils étaient d’ailleurs mis en quarantaine par la société qui les traitait de « m’torni »(renégats). Reste un mot : tout au long de l’épreuve coloniale, des Français, civils et militaires, exprimant le sentiment de la majorité de leurs concitoyens, ont eu le courage de dénoncer publiquement les atrocités commises au nom de leur pays contre le peuple algérien ; d’autres, hommes et femmes, au risque de leur vie et de leur avenir, ont aidé le peuple algérien à se libérer par les armes.

Ils ont ainsi donné l’image de la vraie France, par-dessus les deuils, les blessures et les ruptures, celle de la patrie des libertés et des droits de l’homme. C’est en s’inspirant de leur exemple que leurs descendants trouveront auprès des Algériens des interlocuteurs prêts à pardonner et à regarder résolument l’avenir, pour peu que la volonté politique, de part et d’autre, transcende les considérations conjoncturelles et fasse preuve de réalisme. Aucun homme d’Etat — et un homme d’Etat ne s’improvise pas — n’a intérêt à léguer aux générations montantes la haine et la vengeance.

|Note :|

1) E.F. Gautier : Les siècles obscurs du Maghreb. Payot, Paris 1927, p. 192 2) Mahfoud Kaddache : L’Algérie des Algériens, EDIF, Alger 2000, page 420 3) Louis de Baudicour : La guerre et le gouvernement en Algérie, S.B, librairies-Editeur, Paris 1853, p.130. 4) E.Rouard de Card : Traités de la France avec l’Afrique du Nord, A. Pedone, Editeur, Paris 1906, page 83. 5) Baudicour, idem, p.126 6) Mahfoud Kaddache : L’Algérie des Algériens p. 444. 7) Y.Lacoste, A.Nouschi, A.Prenant : L’Algérie, passé et présent, Editions sociales, Paris 1960, p.180, 8).F.Jeanson : L’Algérie hors-la-loi. éditions ANEP, Alger 2006. p.28, 9) Paul Louis : Le colonialisme. Sté nouvelle de libraire et d’éditeur, Paris 1905 p.41. 10) Olivier Le Cour Grandmaison : Coloniser-Exterminer (préface), Fayard, Paris 2005. 11) Cité par C.A. Julien : in La question algérienne (ouvrage collectif), Editions de Minuit, Paris 1960. p.40 12) Marcel Reggui : Les Massacres de Guelma, La Découverte Paris 2008. p. 128, 13) Hamdan Khodja : Le Miroir, Editions ANEP, Alger 2005 p.194. 14) M.C.Sahli : Décoloniser l’histoire, Editions ENAP, Alger 1986 page 173. 15) A. Rey-Goldzeigueur : Le Royaume Arabe, la politique algérienne de Napoléon 3, 1861/1870. SNED, Alger 1977 p.441/442. 16) A. Nouschi : La crise économique de 1866 à 1869 dans le Constantinois, Hespérie t. XLVI, année 1959 p.111. 17) Kamel Kateb : Européens, « Indigènes » et Juifs en Algérie Editions INED Paris 2001, p.46 18) Cité par C.A.Julien p.39. 19) V. Hugo : Choses vues, Robert Laffont, op. cit. Volume Histoire. 20) Hamdan Khodja : le Miroir p.33 21) Rapport au Parlement, en 1847 sur le projet de crédits pour l’Algérie 22) Cité par l’hebdomadaire EL-Moudjahid, Tome II, p.41, 1962 23) Louis de Baudicour : La colonisation de l’Algérie, Librairies-Editeurs, Paris1856 25) Cité par Alain Savary in Nationalisme algérien et Grandeur française, Ed. Plon, Paris 1960, p.27 26) M.C.Sahli : idem p.51 27) Journal Officiel de l’Assemblée Constituante, séance du 28 juin 1946, note du 3 avril 1922. Archives Affaires militaires indigènes repris de Valet : Le Sahara Algérien, la Typo-litho Alger 1927. p.41/42., 28) Mouton Marie-Renée : L’Algérie devant le Parlement français de 1935 à 1938, in Revue française de science politique p.96.http//:persee.fr 29) C .A Julien et C. Courtois in Histoire de l’Afrique du Nord, p.16/48,2e édition Paris 1951, (cité par Sahli p127). 30) Mahfoud Kaddache : L’Algérie des Algériens. EDIF 2000 Alger 2000/2003 p. 560. 31) Louis de Baudicour : La guerre et le gouvernement en Algérie, S.B, librairie-Editeurs-Paris 1853. p. 12 32) p. Cité par M. Kaddache in L’Algérie des Algériens, page 658 33)) Henri Alleg : La guerre d’Algérie, Tome 1, Temps actuels, Paris 1981. p.454 34) Cité par El-Moudjahid, n°45 du 6 juillet 1959, p.340, Tome II, imprimé en Yougoslavie en 1962. 35) Mouton Marie-Renée, idem page 98 36) Hamdan Khodja : Le Miroir, Editions ANEP 2005, Alger p.177. 37) C.et F. Jeanson : L’Algérie hors-la-loi page 30. 38) Augustin Bernard : L’Algérie, librairie Plon, Paris 1930. 39) A.Taleb-Ibrahimi : Mémoires d’un Algérien, tome 2, Casbah éditions, Alger 2008,page 329.

Par Mohamed Saïd

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